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                                                          Communiqué de presse

                                                           Clea Kahn-Sriber
                              Responsable du Bureau Afrique / Head of the Africa Desk

                                  Reporters Sans Frontières/Reporters Without Borders

Dix ans après les violences électorales qui avaient été accompagnées de graves violations de la liberté de la presse, Reporters sans frontières (RSF) fait le point sur la campagne en amont des prochaines élections générales - prévues dans un mois.

Le 8 août 2017, les citoyens kenyans vont renouveler le Parlement, et élire un nouveau président. Une étape normale de la vie démocratique, mais qui a engendré par le passé de graves exactions contre les journalistes et citoyens - d’où l’inquiétude de RSF et de la communauté internationale.Depuis l’élection du président Uhuru Kenyatta en 2013, RSF a constaté de nombreuses violations de la liberté d’expression et du droit à l’information, qui se sont multipliés à l’approche des élections. Dans le même temps, les autorités ont développé un système de contrôle de l’information, à travers de nouvelles mesures de régulation des médias traditionnels, mais aussi des réseaux sociaux. Le champ de production de l’information et de sa diffusion s’est donc considérablement réduit ces derniers mois pour les journalistes.La presse a pourtant un rôle clé dans la tenue d’élections démocratiques et pluralistes. Il faut pour cela qu’elle soit libre et indépendante, afin que les citoyens aient un accès suffisant à l’information concernant les partis politiques, leurs programmes, et la manière dont se déroulent les scrutins.

  Les journalistes dans le viseur des autorités

Agressions physiques par les forces de sécurité, intimidations et menaces publiques par des hommes politiques, confiscation de matériel et suppression de contenu journalistique constituent la norme pour les journalistes en temps de campagne électorale au Kenya. Et cette année n’a pas fait exception. RSF a recensé depuis le début de l’année 2017 plus de cinq incidents violents à l’encontre d’au moins huit journalistes par des personnalités publiques ou leurs services de sécurité, après que ceux-ci ont abordé des sujets politiques sensibles.Couvrir des évènements liés au calendrier électoral, en particulier organisés par l’opposition, ou encore dépeindre de manière négative le parti au pouvoir du président Kenyatta et ses dysfonctionnements, peut coûter cher aux journalistes.L'arrestation le 18 juin, et la détention de Walter Menya, correspondant du National Media Group et du Sunday Nation, ont eu lieu à la suite d'articles incriminant des hauts fonctionnaires qui participent illégalement à la campagne politique pour la réélection de Kenyatta, au travers de la Fondation des Amis du Jubilé.Le 22 avril 2017, la correspondante du groupe privé Nation Media Winnie Atieno s’est vu confisquer son téléphone par la police, alors qu’elle couvrait les primaires du Orange Democratic Party, parti de l’opposition. Les policiers ont effacé toutes les photos prises au bureau de vote avant de lui rendre son téléphone.La corruption et la mauvaise gouvernance du personnel politique, et en particulier des gouverneurs des 47 comtés que compte le Kenya, sont également des sujets tabous en période pré-électorale pour les journalistes.La violente agression, le 5 juin 2017, d’Emmanuel Namisi, journaliste pour le groupe Royal Media services, a ainsi fait suite à des articles incriminant Ken Lusaka, gouverneur du Comté de Bugoma. Ses gardes du corps ont pris à parti le journaliste dans un restaurant et l’ont roué de coups en l'accusant de ternir par ses articles l’image du gouverneur, qu’il avait accusé de corruption. Le journaliste en est ressorti sévèrement blessé à la tête. Il avait également diffusé quelques jours plutôt un reportage sur Radio CItizen et Mulembe FM et qui accusait les gardes du corps de l'assassinat d'une femme lors des manifestations à Bugoma trois jours avant.Le 7 mai 2017, c’était au tour des hommes du service de sécurité du gouverneur Wyclife Oparanya, dans le comté de Kakamega, de ruer de coups Dan Ocholla, journaliste du Standard, alors qu'il photographiait des ouvriers blessés dans l'effondrement d'un building en construction. Ses assaillants ont essayé de lui confisquer son téléphone et son appareil photo.Le 25 janvier 2017, Sarah Ndungu (reporter au People Daily), Patrick Kimanthi (caméraman pour la chaîne K24) et Charles Mathai (journaliste au People Daily), tous trois appartenant au groupe de médias Mediamax, ont été grièvement blessés par des manifestants alors qu’ils couvraient la visite du gouverneur de Nairobi, Evans Kidero, dans le quartier de Dandora pour résoudre une dispute foncière.Pour chacun de ces cas, l’impunité est de mise. Lorsque les journalistes ont porté plainte, la plupart du temps aucune enquête n’a été ouverte et les responsables de ces exactions demeurent impunis. Un problème récurrent que RSF dénonçait déjà l’année dernière, après l’assassinat le 30 avril 2016 de John Kituy, éditeur d'un journal régional. Il enquêtait sur les intimidations  par les autorités de témoins de la Cour pénale internationale lors du procès du vice-président William Ruto au sujet des violences post-électorales de 2007.“Nous demandons aux autorités kenyanes de cesser cet acharnement contre les journalistes et rappelons que le travail d’information des citoyens est essentiel en temps de campagne électorale, déclare RSF. De telles agressions impunies n’ont qu’un but : dissuader les journalistes d’aborder certains sujets politiques par peur des r

  Un discours public défavorable aux médias

 Depuis les élections de décembre 2007 et les heurts qui ont suivi, les autorités ont développé une méfiance à l’égard des journalistes, soupçonnés d’appel à la violence et à la haine, et donc d’être responsables in fine des affrontements. D’où la tentation de les museler - malgré l’inscription de la liberté d’information dans la Constitution de 2010.Au début de l’année 2017, les autorités ont émis une série de consignes pour les journalistes, afin de réguler leur couverture respective des élections. Le 7 mars, Le directeur général de l’Autorité des Communication (CAK), Francis Wangusi, a annoncé l’interdiction pure et simple pour les médias de publier les résultats du scrutin lors des prochaines élections “pour éviter des violences”. “Nousne pouvons pas laisser ces plateformes être utilisées par les gens comme bon leur semble” a-t-il déclaré. Cette annonce a suivi celle, le 28 février, d’une mesure forçant les journalistes à conserver pendant six mois toutes leurs notes et enregistrements, et faire en sorte que les invités des radios et des télévisions mesurent leurs propose et “n’appellent pas à la haine” sur les ondes des médias, dont ils seraient tenus pour responsables.RSF dénonce cette surenchère de consignes à l’approche des élections, sur fond de défiance à l’égard des médias. Leur interdire de couvrir certains sujets ou bien les forcer à le faire selon certaines règles est une atteinte à la liberté de la presse. Ce type de mesure vise à intimider les journalistes, et les forcer à l’autocensure.

  Une surveillance accrue sur internet

 Les autorités ont fréquemment appelé à réguler les réseaux sociaux, après avoir dénoncé publiquement les journalistes, blogueurs et autres utilisateurs de réseaux sociaux, coupables de diffuser la haine par ces plateformes. Si la volonté affichée est certes de réduire les contenus violents sur les réseaux sociaux, ces mesures auront des conséquences concrètes et très restrictives sur la liberté d’expression.En Juin 2017, la CAK et la Commission nationale d’intégration et de la commission (NCIC)  ont finalement annoncé la préparation de nouvelles régulations visant à contrôler et limiter les commentaires sur les réseaux sociaux Facebook, Whatsapp et Twitter pendant les élections. “Les mots qui constituent un discours de haine ou incitent à la violence" passibles d’une amende d’environ 7 707 euros ou une peine de prison de cinq ans. Ces nouvelles mesures pourraient également forcer les blogueurs politiques et journalistes-citoyens à révéler leur inclination politique, et imposer un service de relecture et de validation avant la publication de posts ayant un contenu politique.De manière plus générale, le Kenya s’est doté depuis moins d’un an d’un arsenal technologique de contrôle de l’information et de surveillance des communications téléphoniques à grande échelle, sous ce prétexte sécuritaire. Quatre cents millions de shillings kényans (3,37 millions d’euros) auraient ainsi été investis en 2016.En février 2017, le gouvernement s’est vu octroyer par la loi le pouvoir de surveiller, sans l'autorisation préalable d’un juge, les communications téléphoniques, sms, et transferts d’argent par téléphone des citoyens kenyans.RSF condamne fermement cette nouvelle mesure, qui en l’absence d’une loi sur la protection des données personnelles, permet de surveiller sans mandat les communications au Kenya. C’est une porte ouverte à la surveillance massive des citoyens et en plus spécifiquement des journalistes kenyans, particulièrement vulnérables… car c’est le secret des sources qui est ici directement exposé.

  L’étau se resserre sur la presse indépendante                      

Depuis mars 2017, la presse indépendante ne reçoit plus de financement de la part des institutions gouvernementales. RSF avait condamné l’asphyxie financière des médias privés, après cette décision du gouvernement kenyan et qui constituait une grave atteinte au pluralisme, cinq mois avant les élections.Les médias publics ne sont pas non plus totalement exempts de pressions gouvernementales. Selon les informations recueillies par RSF, les journalistes de la Kenya Broadcasting Cooperation, entreprise publique de médias diffusant en anglais et en swahili, sont forcés de consacrer moins de temps d’antenne à l’opposition du Jubilee party (de Kenyatta) ou encore à dépeindre systématiquement leurs évènements sous un jour négatif. Par peur de représailles de la part de la direction, ils sont donc forcés à l’auto-censure. Un retour en arrière inquiétant pour la KBC qui s’était doté d’une nouvelle direction en 2002, et qui avait pris un virage plus objectif.Rappelons que le Kenya occupe la 95e place sur 180 au Classement mondial de la liberté de la presse établi par RSF en 2017.             

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