Informer sans travestir ni déformer, c'est notre combat !
18 Décembre 2016

Chers lecteurs, «Regards d'Africains de France», votre journal en ligne d'informations générales a le réel plaisir de publier un entretien accordé par Madame Roassim Brya Grâce Elise qui a bien voulu abordé avec nous des questions essentielles de la vie politique de son pays et de ses activités professionnelles de journaliste et communicatrice.
C’est votre toute première interview dans nos colonnes. Pourriez-vous dire quelques mots sur vous pour nos lecteurs ?
Roassim Brya Grâce Elise- Je suis une tchadienne de 31 ans, mariée et mère de 2 garçons et 2 filles. Je suis technicienne agronome, sociologue, journaliste et communicatrice. Je suis une femme qui défend des valeurs humaines et lutte pour la justice sociale à travers l’écriture. Je suis promotrice d’un journal d’information général dénommé « Mon Bien-être ».Je lutte pour un Tchad meilleur.
Le Tchad est actuellement secoué par une crise financière sans précédent, dont les causes proviennent de la baisse des cours du pétrole au niveau mondial, selon le gouvernement. On parle même de "vaches maigres". Croyez-vous à cette lecture faite par les autorités du pays ?
Je suis très déçue que les dirigeants politiques en arrivent là. Mais j’avoue que cette crise provient plus de la mauvaise gestion et de la dilapidation des biens et acquis publics que de la baisse du coût de pétrole. Le Tchad dispose de plusieurs sources de revenus pour son économie, le pétrole devrait être un plus pour booster le développement. Mais hélas, on constate que les recettes vont dans les comptes privés des personnes et le trésor public vidé pour des intérêts personnels. Pour ma part, c’est une crise occasionnée par ceux qui pillent le trésor public.
Si réellement cette crise financière existe, à qui incombent véritablement les responsabilités ?
Dire qu’il n’y a pas de crise, c’est se mettre en marge de la réalité. Je suis formelle, il y a une crise. Seulement, Je ne suis pas là pour juger les gens ou bien pour indexer les responsables. Je pense que vous et moi, sommes témoins de la mauvaise gestion et de la corruption qui sévit au Tchad. Et je trouve très triste qu’on en arrive là, alors que d’un côté, on veut avoir une image de marque sur le plan international. Chacun doit donc faire le bilan de ce qu’il faut et nous devons ensemble arrêter de nous voiler la face pour sortir de cette crise.
Pour juguler cette crise financière qui paralyse actuellement la vie sociale et les activités économiques du pays, le gouvernement décide d'appliquer de façon draconienne 16 mesures qu'il considère comme des solutions salutaires pour sortir le Tchad de ce moment sombre de son histoire. Donneriez-vous raison à l'Etat?
Je ne peux pas donner raison à un responsable qui n’assume pas ses propres erreurs. Si les 16 mesures ne concernaient que les auteurs de la mauvaise gestion, je dirai que ce n’est que justice. Mais là, c’est de l’oppression. Sinon comment comprendre que les gens ramassent l’argent comme ils veulent dans les caisses de l’Etat et veulent endosser la responsabilité aux fonctionnaires ? Je crois que les dirigeants tchadiens sont plus animés par la mauvaise fois que par la volonté de servir le pays. C’est une opération de torture qu’on est en train d’infliger aux populations. Au lieu d’imposer les 16 mesures, ils doivent revoir leur façon de gérer, rembourser ce qu’ils ont volé, diriger les recettes convenablement vers le trésor public et arrêter le massacre économique qu’ils ont instauré depuis plus de 20 ans.
Et si la nature se tourne vers vous en vous demandant de trouver des solutions immédiates à court ou à long terme à cette conjoncture socioéconomique, éducative et politique.Que préconiserez-vous?
Je ne suis pas magicienne pour prétendre juguler cette crise par un coup de bâton magique. Mais je crois que nous devons être réalistes et nous rendre compte que nous avons toutes les possibilités pour remédier à cette crise. D’abord, tous les Tchadiens doivent se mettre au travail et sérieusement. Les recettes doivent effectivement être déposées au trésor public. La Douane doit revoir son système de dédouanement et laisser l’argent des taxes et douanes au profit du trésor public. Le secteur de l’agriculture et de l’élevage doivent être renforcés et améliorés. Il faut investir pour des résultats et non pour faire plaisir aux partisans de la géopolitique (qui ont des raisonnements irréfléchis). Je parle ici en connaissance de cause. Pour illustrer mon propos par ceci ; J’ai l’habitude de faire le terrain et quand je vois des tracteurs affectés dans certaines régions pour servir de moyens de déplacement, Pourtant, ce tracteur servirait énormément dans une autre région pour améliorer l’agriculture intensif.Je pense qu’il faut assainir sérieusement le secteur de l’économie, permettre aux gens qui peuvent d’entreprendre, etc.
Actuellement le blocage est total. D'après vous, que faire au juste face à la fermeté des organisations syndicales du pays à poursuivre la grève face à l’autisme d’un gouvernement totalement en panne d'inspiration à redresser un pays presque à terre?
Malheureusement, c’est vrai que tout est au point mort et c’est très regrettable pour un pays comme le Tchad ou nous avons besoin de travailler 10 fois plus pour espérer rattraper les autres pays. Les syndicats sont dans leur droit et je ne saurai les blâmer. Ce que je déplore, c’est le fait que le gouvernement semble être insensible à cette crise. Pourquoi ne pas revoir la gestion des recettes afin de disposer de l’argent nécessaire pour payer les fonctionnaires au lieu de s’obstiner à couper leurs indemnités ? Pourquoi ne pas chercher des vraies solutions à la crise que de vouloir en faire payer les prix aux citoyens ???? J’espère que nos dirigeants reviendront à des meilleurs sentiments d’ici là.
Vous êtes journaliste et communicatrice dans un pays qui occupe le 127ème rang sur 180 pays selon Reporters Sans Frontières, en matière de liberté de la presse. Est-il encore plus difficile d'être femme journaliste et communicatrice où les conditions de travail paraissent difficiles pour les médias?
Rien n’est facile dans la vie. Etre journaliste tout court dans un pays ou la liberté des personnes n’est pas respectée est un grand défi. Mais au Tchad, c’est un vrai combat que d’être femme dans le milieu des médias et de la communication. Les préjugés sociaux et les pressions ne manquent pas. Pour moi, le plus important, c’est d’arriver à sortir la tête haute de ce combat et c’est ce que je fais. Cependant, il faut noter déjà que les conditions de travail des journalistes ont toujours été difficiles au Tchad. C’est pourquoi, je profite de cette tribune pour tirer Chapeau bas à tous mes confrères pour leur lutte de chaque jour…
Vous avez exercé certaines hautes responsabilités au sein des grandes organisations internationales comme le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD). Comment êtes-vous arrivée jusqu'à là et quel regard portez-vous sur vos consœurs journalistes et communicatrices qui n'ont pas eu la même chance ?
J’ai toujours tout obtenu par le travail et la foi. Je me dis toujours que ce que les autres ont pu faire, moi aussi je peux et même faire mieux. Je travaille dure pour avoir une bonne carrière et je n’hésite pas à remettre mes compétences en cause pour mieux apprendre. Je pense et je crois que chacune de mes sœurs peuvent arriver à se faire une place si elles y croient et travaillent dures pour mériter cette place. Je ne suis ni la première et je ne serai certainement pas la dernière. J’admire beaucoup certaines consœurs qui travaillent d’arrache pieds pour se hisser et je leur souhaite tout le meilleur.
Vous arrive-t-il souvent de dire du fond du cœur que vous avez la chance de devenir journaliste et communicatrice ?
Pour moi, être journaliste et communicatrice reste un défi de chaque jour. Ça signifie, être au pied d’un grand chantier qui est celui de construire le Tchad dont on rêve (Un Tchad meilleur) comme j’aime me le dire. C’est aussi une chance dans la mesure où j’ai la possibilité de dire tout haut ce que les autres ne peuvent pas dire, être la voix des sans voix, c’est une opportunité que j’ai d’éduquer les plus jeunes et de sensibiliser mes sœurs les femmes à l’émancipation dans le vrai sens du terme.
Contrairement à cela, vous arrive-t-il de regretter d'être journaliste et communicatrice, contrairement à d'autres femmes qui exercent d'autres métiers?
C’est un choix que d’être journaliste et communicatrice et je l’assume. Les frustrations font partie de la vie et nous devons être fiers d’avoir choisi un métier et de l’avoir exercé avec joie. Je déplore plutôt le fait que certains salissent ce métier avec des comportements peu recommandables. Je suis fière de ma profession et je la mets au service des autres et de mon pays.
En parlant de liberté de la presse dans votre pays. Qu’en dites-vous à l'heure où nous sommes face à un régime politique qualifié d’autoritaire par certains de vos confrères des médias étrangers comme Jeune Afrique ?
Je ne sais pas ce que je peux vous dire de plus que ce que tout le monde sait. La liberté découle du respect des droits humains et de l’instauration des valeurs démocratiques. J’attends encore cette démocratie avant de parler de liberté de la presse.
Reporters Sans frontières intervient souvent dans votre pays par le biais de son correspondant local ou par le biais du responsable chargé du bureau Afrique. Comment appréciez-vous, vous en tant que femme journaliste le travail de cet organisme international, défenseur des journalistes africains?
J’admire et je respecte le travail de reporters sans frontières au Tchad. Ils combattent aux côtés des journalistes tchadiens dans toutes les situations et je suis reconnaissante pour cela. Je sais que ce n’est pas facile d’avoir accès aux informations au Tchad, mais avec leur secours, nous parvenons à lutter contre les injustices et arrestations arbitraires à l’encontre des journalistes.
Vous arrive-t-il de lire des articles écrits par des médias étrangers consacrés à votre pays ou de suivre Radio France Internationale (Rfi) ou d'autres radios occidentales ou africaines? Comment appréciez-vous ce que les journalistes étrangers écrivent ou disent sur le Tchad ?
Tout ce qui se dit sur le Tchad attire mon attention. Sauf que ce qui se dit ailleurs ne reflète pas forcement ce que les populations vivent sur place. Comme journaliste, je sais que les médias peuvent manipuler l’information et lui donner la connotation qu’ils veulent et c’est ce qui se passe souvent. Les journalistes qui passent quelques jours aux Tchad et deviennent des spécialistes du Tchad, c’est tout simplement ridicule. Parce que, même tchadienne, je ne peux pas avoir de telles prétentions. Il m’arrive donc de banaliser certaines informations qui ne reflètent pas le quotidien des tchadiens. Pour les questions politiques, je ne souhaite pas entrer dans les détails car c’est de la comédie (rire)
Beaucoup de Tchadiens expriment leurs mécontentements par rapport aux difficultés d’accès à l’internet qui, de toute évidence provient du gouvernement. Partagez-vous le même ressentiment de vos compatriotes ?
L’Internet demeure malheureusement un grand luxe pour plusieurs tchadiens. L’accès comme le coût restent des défis majeurs. Les jeunes tchadiens, malgré ce difficile accès, font de leur mieux pour être présents sur le web. Nous avons passées plusieurs mois sans accès aux réseaux sociaux, mais c’est déjà débloqué depuis une semaine. Mais le chemin vers une bonne connexion à coût raisonnable reste long.
On parle souvent de l’Union des journalistes tchadiens, mais rarement voire pas du tout d'Union des femmes journalistes ou communicatrices du Tchad. A quand la création de telles organisations nationales pour défendre leurs intérêts spécifiques ?
Si ma mémoire est bonne, il existe un regroupement des femmes journalistes. Seulement, depuis plus de 7 ans, il semble être enterré. J’ai discuté avec plusieurs consœurs qui sont prêtes à reprendre le défi. J’espère que 2017 sera une année de dynamisation pour l’association des femmes journalistes et communicatrices.
Pourriez-vous nous dire ce que vous ressentez personnellement par rapport à l'organisation des journalistes tchadiens?
Les organisations des médias au Tchad éprouvent encore plusieurs difficultés à aller de l’avant, mais je suis sûr qu’il y a un travail qui se fait pour améliorer leur terrain d’action. Je reste donc confiante.
Vous sentez-vous seule femme journaliste abandonnée de tous ou bien encadrée et soutenue par vos collègues ou consœurs du métier?
(Rire), comment puis-je être seule femme journaliste dans un si grand pays ? J’en connais plusieurs, certains biens plus meilleurs et travailleurs. Et leur rend un hommage mérité. Ce qui nous manque, c’est ce cadre dans lequel nous retrouver et avancer dans notre carrière.
Que vous inspire la Maison des médias du Tchad ? Et quelle est sa vocation première ?
La maison des médias est un cadre créé par les associations des professionnelles des médias pour répondre aux besoins des journalistes (cadre de travail, internet, formation, etc). Malheureusement, elle peine à fonctionner par manque de financement et par le laxisme des professionnels des médias à la faire fonctionner.
Quels genres des relations professionnelles entretenez-vous avec vos collègues journalistes des médias publics et privés ?
Je suis en bon terme avec mes confrères et consœurs de tous les médias sans exception. Ce qui me permet de les mobiliser assez rapidement lorsqu’il y a une activité qui nécessite leur présence. Journaliste ou communicatrice, je sais respecter les autres et leur accorder la place qu’ils méritent.
Si par exemple, une autorité étrangère ou un/une journaliste étrangère vous donne un stylo ou un ordinateur en vous demandant de parler de votre pays et surtout de ce qui se passe sous vos yeux .Par quel sujet allez-vous commencer?
J’aime beaucoup mon pays, il est plein de richesses tant humaines que matérielles. Si on me demande de parler du Tchad, je peindrai sa beauté et son hospitalité. Je raconterai les chants d’oiseaux, la beauté de la reine du Guéra, de l’Ennedi, du parc de Manda et de Zakouma. Bref, je parlerai du Tchad qui est dans mon cœur.
Aujourd’hui, le Tchad compte plusieurs Radios, télévisions, et journaux locaux. Selon vous, font-ils un travail professionnel dénué de tout reproche ?
Le Tchad est un pays vierge en termes de médias. Mais il y a une chose qu’il faut savoir reconnaître à ces médias : ils travaillent tous dans des conditions difficiles pour informer, former et sensibiliser les populations. Même s’il y a des failles, l’erreur est humaine et l’homme a besoin des critiques pour avancer. L’Etat devrait trouver la bonne façon d’appuyer ses médias au lieu de parler de l’aide à la presse qui reste insignifiante, il faut former les journalistes et mettre à leur disposition des outils techniques performants pour un travail de qualité.
Quel est le niveau des médias tchadiens en comparaison avec ceux des pays voisins comme le Cameroun ou le Nigéria?
On dit souvent que la comparaison n’est pas Raison. Je ne voudrais pas entrer dans une comparaison qui n’a pas sa place. Chaque enfant trouve la meilleure façon de se lever pour marcher et les médias tchadiens aussi font de même.
On a l'impression que la femme tchadienne observe encore d'un regard éloigné ce qui se passe au Tchad sans aucune réaction. Alors que, dans des pays comme la Tunisie, le Sénégal, le Burkina-Faso etc. la femme était et est au centre des soulèvements ou des contestations politiques. Que se passe-t-il réellement dans la tête de la femme tchadienne face à l'incapacité notoire du gouvernement tchadien a dirigé bien le pays, comme sous d’autres cieux ?
Il y a plusieurs façons de combattre le bon combat et je vous assure que les femmes tchadiennes ne sont pas justes des observatrices. Elles combattent chaque jour. Elles savent se prendre. Nous sommes des marmites bien pleines qui ne font pas beaucoup de bruits pour rien. Nous nous battons chaque jour pour nos familles, nos enfants, notre autonomie, notre éducation. Venez au Tchad et vous verrez comment les femmes tchadiennes sont actives. Nous préférons les actions à la place des paroles. Ce n’est pas que le soulèvement qui peut changer les choses, les femmes tchadiennes sont en train de prouver au gouvernement que nous allons survivre par notre dynamisme et notre détermination.
Pour finir, que tenez-vous comme message au peuple tchadien, surtout aux étudiants tchadiens de l'intérieur qui étudieront désormais sans bourse, face aux élèves et écoliers dont les écoles, collèges, lycées restent fermés ou fonctionnent en éclipse, face aux enseignants sans salaires réguliers, face aux parents pauvres qui ne savent plus à quel saint se vouer etc., vous en tant que mère de famille, journaliste et communicatrice ?
Pour moi, rien n’est perdu. Nous sommes les peuples les plus résilients et nous pouvons nous en sortir. Mettons-nous au travail et démontrons que nous pouvons réussir malgré ces moments difficiles. Comme le disait un artiste musicien tchadien, « Si on a survécu, c’est qu’on survivra ». Il faut juste que chacun de nous espère et se mette au travail pour changer sa vie. J’espère vivement que les écoles et les universités vont s’ouvrir. Car un peuple sans éducation, c’est vraiment une bombe à retardement…Gardons espoir pour un Tchad meilleur !
Propos recueillis par Ahmat Zéïdane Bichara/Moussa T. Yowanga