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14 Décembre 2017

Priorité absolue des autorités mexicaines, la lutte contre l’insécurité fait l’objet de discussion d’une loi controversée au parlement. Mais la société civile n’apprécie pas cette initiative et la dénonce vigoureusement car elle estime que le projet risque d’aboutir à une militarisation du pays. Déjà en 2006, le président Felipe Calderon s’est lancé dans une opération de guerre sans merci contre les narcotrafiquants installés dans les régions les plus violentes du pays.Et pourtant le rôle de l’armée consiste uniquement à rétablir la sécurité, le temps de refonder une police en sous effectifs et en manque d’entrainement pour lutter contre le crime organisé. L’actuel président Enrique Pena Nieto comme son prédécesseur soutient une loi qui consiste à rendre légal les conditions d’un recours indéfini aux forces armées pour remplir des missions policières, en prenant le contrepied des organisations civiles très hostiles à toute « militarisation » du pays.
Une majorité de députés a déjà approuvé la loi de sécurité intérieure le 30 novembre et les sénateurs devraient faire autant ultérieurement. On abreuve chaque fin d’année le pays du même discours anxiogène : consacrer l’année écoulée comme la plus violente depuis longtemps. Et il en sera ainsi de l’année en cours. Le gouvernement attribue la mort de 170 000 personnes et 30 000 disparus depuis 2006 à la violence liée au crime organisé et au combat contre les cartels. « La violence est devenue notre pain quotidien », montre bien une vidéo lancée par des artistes, universitaires et organisations de la société civile qui sont réfractaires à la loi. Lorsque 50 000 militaires se déploient à travers le pays, il faut s’attendre à un bilan sombre. Arrestations, arbitraires, tortures, exécutions extrajudiciaires, disparitions. Selon toutes les études consacrées au sujet, les violations des droits humains à l’encontre de la population se sont explosées dans les régions où l’armée opère au détriment de la police. Une partie grandissante de la société s’inquiète et ne supporte plus l’impunité autour des crimes commis par des militaires. Cela fait craindre que certains militaires coupables de faits graves se soustraient de la justice.
Rien n’est fait jusqu’à présent pour faire aboutir la réforme de la police, promise de longue date. « C’est une prophétie auto-accomplie, estime Gabriela Capo, directrice de l’Institut pour la sécurité et la démocratie, une organisation civile. Certes, les forces civiles doivent être renforcées, mais le gouvernement nous dit que la police est incapable d’assurer la sécurité et que l’armée doit la remplacer. Et, entre temps, l’Etat s’abstient de renforcer la police. On tourne en rond ». La poursuite d’une telle stratégie vouée à l’échec se trouve au centre d’un questionnement au sein du collectif « Sécurité sans guerre », réunissant experts et membres d’ONG. « Les Mexicains ont peur. Néanmoins, nous ne pouvons pas permettre cette tromperie. On continue de nous offrir comme seule solution celle qui n’a pas donné de résultats, ni dans la lutte contre la violence, ni dans le combat contre le narcotrafic », a déclaré Gabriela Capo.
Si l’on en croit, le dernier rapport de l’agence anti-drogue américaine, la DEA, rendu public fin octobre, les cartels mexicains exercent une domination sans partage sur le marché de la drogue, notamment la production d’héroïne et de d’opiacés synthétiques, responsables d’une épidémie d’overdoses aux Etats-Unis, ainsi que leur contrôle du trafic de la cocaïne sud-américaine. « Aucun autre groupe n’est en mesure de les concurrencer », selon la DEA concernant mexicains. L’échec de la stratégie militaire ne fait que se renforcer grâce à cette preuve supplémentaire, veulent se convaincre les experts. « Cette stratégie ne prend pas en compte le problème sous l’angle de la santé publique et de la demande de drogues, juge Guadalupe Correa Cabreba, chercheuse à l’Université de Texas et spécialiste du crime organisé. La guerre est un projet importé des Etats-Unis et pour les Etats-Unis, où sont les consommateurs.
Or, tant qu’il y aura une demande, la drogue continuera d’affluer car cette frontière ne peut pas l’arrêter ». Le projet de loi décrié par la société civile souligne « le rôle important joué par les forces armées dans le maintien de l’ordre public et la contention du crime organisé ». « Nous ne sommes pas formés pour pourchasser des criminels, s’est défendu en décembre 2016 le ministre mexicain de la Défense, le général Salvador Cienfuegos. Nous effectuons des tâches qui ne nous incombent pas, parce qu’il n’y a personne d’autre pour s’en charger. ». Le projet ne trouve pas grâce à l’échelle internationale puisque le haut-commissaire des Nations unies aux droits de l’homme, s’est joint au concert des critiques, qualifiant le projet « d’inquiétant », exhortant les sénateurs à le rejeter. Certains Mexicains approuvent la mesure car ils sont convaincus de la nécessité de recourir à la puissance militaire pour affronter la violence inqualifiable des cartels. Les gouverneurs issus des Etats les plus touchés par le phénomène de crime organise se sont déplacés pour soutenir le projet de loi au Sénat. Leur credo est simple : « Nous avons besoin des militaires ». Sans nul doute, le sujet sera bel et bien au centre des débats lors de la prochaine présidentielle prévue en 2018.
Moussa T. Yowanga